Une seule femme dirige un groupe du CAC 40 – Patricia Russo, et elle est Américaine. Conclusion logique qui s’impose à toute « féministe » dans la société de victimes où nous vivons : les Français sont de sales sexistes ancrés dans des traditions archaïques qui refusent aux femmes le droit à l’égalité de salaire et de perspectives professionnelles. La preuve, le temps partiel contraint, les études des femmes, leur salaire 20% en dessous de celui des hommes, etc.
Je refuse cette explication. Je refuse de me considérer comme une victime sous prétexte que je suis une femme. Ce n’est pas ma faute si les filles veulent devenir esthéticiennes, assistantes sociales ou maîtresses d’école alors que tout le monde sait très bien que directeur financier ou ingénieur paie mieux et offre plus de possibilités d’évolution. La première source d’inégalité est le manque d’ambition des femmes. Je suis prête à le maintenir à minuit sur le champ clos.
Bien. Passons aux choses sérieuses. Dans le cas plus spécifique des cadres dirigeants et des PDG, trois éléments, tenant à l’attitude des femmes elles-mêmes, les mentalités développées par les entreprises, et le système économique et social, me paraissent rendre l’accès à ces poste difficile pour les femmes.
Premièrement, l’observation des trajectoires des PDG actuellement en exercice, partout dans le monde, met en lumière des parcours similaires. Un PDG a, la plupart du temps, occupé des fonctions opérationnelles de plus en plus importantes jusqu’à être directeur de la principale branche de l’entreprise (Christophe de Margerie chez Total, par exemple, qui était directeur de l’exploration-production). En effet, par cette expérience, il connaît le métier de l’entreprise et a l’habitude de gérer des unités de profit. Très peu de PDG ont commencé par directeur marketing ou directeur juridique… Une exception à cela, le directeur financier. Très souvent, il est considéré comme le n°3 de la société, derrière le PDG et le DG, ce qui le rend capable de briguer le fauteuil tant désiré… On en voit un exemple – féminin, en plus – avec Indra Nooyi, la nouvelle CEO de Pepsico. Or, les femmes ont tendance d’une part à se spécialiser plus que les hommes, que ce soit dans leurs études ou dans les postes successifs qu’elles occupent, et d’autre part, en se spécialisant, à ne pas faire de finance… En particulier, parmi les cadres dirigeants, les femmes sont surreprésentées chez les directeurs juridiques, comptables ou dans les ressources humaines. Les malheureuses y sont condamnées à atteindre un plateau, dans un comité exécutif pour celles qui réussissent le mieux, mais guère au-delà.
Les entreprises, ensuite. La diversité s’y est imposée partout dans les années 90, un peu comme le développement durable en ce moment : aussi et surtout dans des entreprises qui n’en avaient rien à faire mais devaient céder à la mode pour des raisons d’image. Encore que… parmi les Fortune 500 ou le CAC 40, la moitié des sociétés ne comptent aucune femme à leur comité exécutif. Mais pour toutes les autres, il a bien fallu instituer un quota. Donc, nomination d’une femme. N’importe où. N’importe laquelle parfois. Grand jour pour les directrices des RH et les directrices de la communication - et pourtant j’aime la com - qui se voyaient offrir des strapontins inimaginés – et sans grand risque : une mauvaise directrice des RH est quand même bien moins dangereuse pour l’entreprise qu’une mauvaise directrice financière. Même tendance dans les Conseils d’administration, avec un raffinement supplémentaire. Tant qu’à faire des quotas, soyons sûrs au moins qu’elle est compétente. D’où la nomination de femmes qui avaient déjà l’expérience des conseils d’administration. Heureusement pour Anne Lauvergeon et Laurence Parisot que la loi limite le nombre de mandats d’administrateurs… Cette tendance a eu les effets les plus pervers dans le pays où la diversité a été le plus promue au rang de priorité : la Norvège. La loi y impose, au même titre que la publication des comptes ou le paiement de l’impôt sur les sociétés, une parité parfaite dans les Conseils d’administration : la proportion d’administrateurs d’un sexe donné ne peut dépasser 60%. Cette politique a eu pour principal effet qu’une poignée de femmes ont rapidement trusté toute l’économie du pays. Faute de candidates, le cumul a atteint des proportions assez inquiétantes en termes de conflits d’intérêt…
La tendance aux quotas conduit les entreprises à remplacer presque systématiquement une administratrice sortante par une autre femme… L’essentiel est d’avoir une femme. Seules un peu plus de 20% des Fortune 500 avaient… deux femmes. Dans ces conditions, la première femme arrivée est embauchée en tant que quota – voilà qui est valorisant… mais utile à savoir, une femme a en général plus de chances qu’un homme, à compétences égales, de trouver un emploi dans la finance qui veut casser son image de secteur sexiste. La deuxième, en revanche… Quel intérêt, l’entreprise a déjà une femme, mieux vaut embaucher un homme dont on est plus sûr qu’il soit compétent…
La troisième raison qui limite le nombre de femmes dirigeantes tient à une conception générale de la société, encore en vigueur dans les pays développés. Et même de plus en plus répandue. Le temps de travail est extensible, il a tendance à atteindre 70 voire 90 heures par semaine dans les grandes banques d’affaires, par exemple. C’est le cas pour les hommes comme pour les femmes, mais ce genre de durée hebdomadaire sous-entend qu’il y a, quelque part, quelqu’un pour prendre soin des aspects personnels de la vie du travailleur. Quelqu’un qui élève les éventuels enfants, fait les courses, prépare le dîner, planifie les vacances, range l’appartement… Autrement dit : un conjoint qui ne travaille pas, ou une assistante - l’assistant est rare, dites-moi si vous en avez déjà croisé… Le monde moderne du travail se fonde en fait sur une division domestique des tâches implicite, dans laquelle le travailleur est réputé vivre avec quelqu’un qui, à l’inverse, ne travaille pas mais gère tous les aspects de sa vie qu’il n’a pas le temps de traiter lui-même. Or, traditionnellement, le rôle de celui qui travaille est confié à l’homme, tandis que la femme ne travaille pas – ou travaille moins : pourquoi tant de patrons du CAC 40 épousent-ils des enseignantes ? Cela commence à poser problème pour les célibataires. Hommes et femmes, ils se retrouvent à gérer seuls leur carrière ainsi que tout le reste. Mais l’équation devient insoluble lorsqu’une femme qui travaille a aussi un conjoint qui travaille. Il ne reste plus personne alors pour veiller à l’équilibre de l’économie domestique. Et le mari au foyer est un concept qui reste à inventer…
Le problème du manque de représentation des femmes à des postes à responsabilité va donc bien au-delà d’une pure question de sexisme. Il tient aux femmes, aux entreprises qui les emploient et aux paradigmes sur lesquels repose la société moderne. Et il peut être résolu. Les femmes peuvent choisir des carrières plus opérationnelles qui leur donneront la possibilité de passer PDG. Les entreprises peuvent cesser leur politique de quotas et recruter les gens, à la place, uniquement sur leurs compétences. La mise en place du CV anonyme peut procurer un moyen d’atteindre cet objectif. Et les paradigmes peuvent évoluer – à défaut, de brillantes carrières d’assistantes, et même, soyons fous, d’assistants, peuvent s’ouvrir à des jeunes désœuvrés ! La seule chose qui n’aidera pas les femmes est cette tendance à les poser – à nous poser – en victimes perpétuelles d’un système qui serait mauvais par essence.