L’homme qui valait cinq milliards 29 janvier 2008
Soit une banque bien tranquille, installée depuis 1870 au pays du capitalisme étatique et de ses 200 familles. Dans un élan inspiré par le premier gouvernement socialiste depuis 40 ans, le pays s’ouvre à l’économie de marché, ce qui transforme du jour au lendemain les héritiers de Bourbaki, qui enseignaient jusqu’alors la théorie des ensembles à des gamins de douze ans perplexes, en golden boys new-yorkais. Enfin, à part l’accent yankee, irrécupérables qu’ils sont en langues étrangères.
L’Etat, qui n’a pas dit son dernier mot, crée les conditions favorables à l’émergence d’un champion national – enfin deux, pour donner l’impression qu’il existe une concurrence. Arrive à la tête de notre vénérable institution bancaire un type qui a bien compris dans quel environnement il évolue, sans doute aidé en cela par la fréquentation des grandes écoles idoines, j’avoue ne pas avoir vérifié. Pour se faire bien voir du Prince et s’assurer les cinq mandats d’administrateur qu’il lui est permis de cumuler avec les jetons de présence y afférant, il écrit un rapport qui fait date au pays du capitalisme à la barbichette et qui, fort originalement, porte son nom.
Notre homme a bien compris que, malgré tous les efforts des irréductibles Gaulois, le traité de Maastricht était entré en vigueur et allait jeter en pâture à l’impérialisme outre-Atlantique les quelques fleurons industriels que le gouvernement n’avait pas encore réussi à nationaliser ou à tuer. Il était donc temps de mettre en œuvre un plan fourbe et brillant : son rapport contenait des recommandations, que les entreprises seraient libres d’adopter ou pas, et qui visaient à les rapprocher en apparence du monde capitaliste. Il créait le capitalisme Canada Dry, avec ses administrateurs prétendument indépendants qui avaient joué dans le même bac à sable de l’Institut Sainte Marie à quatre ans et participé aux mêmes courses de Fiat 500 dans les couloirs d’HEC à vingt-cinq (véridique…). Prévenus, ses camarades s’étaient empressés de porter ledit rapport aux nues et l’avaient adopté plus rapidement que les candidats à la présidentielle n’avaient signé le pacte écologique de Nicolas Hulot.
Evidemment, certains se sont doutés du stratagème. Ainsi, notre héros s’est trouvé interpellé par un actionnaire ce printemps, lors de l’Assemblée générale d’un grand groupe dont il est administrateur. « Monsieur B., s’est écrié l’impertinent, votre ami monsieur T. est administrateur de cette société depuis 20 ans et pourtant vous persistez à le déclarer indépendant. Or dans votre propre rapport, vous indiquez qu’on ne peut plus considérer comme indépendant quelqu’un qui a passé plus de douze ans à roupiller dans le même Conseil d’Administration ». Evidemment, l’administrateur en question, qui avait été nommé à l’époque où l’Union Soviétique existait encore, disposait de connaissances tout à fait stratégiques, indispensables pour son entreprise, et notre valeureux défenseur de l’exception culturelle française s’employa de son mieux à le défendre.
Mais le capitalisme avait aussi du bon. Ainsi, Enron et Sarbanes-Oxley fournissaient à notre banque une occasion unique d’appliquer tout le savoir-faire national en termes de bureaucratie. Elle créa ainsi des organismes de contrôle aux procédures suffisamment absconses pour compenser les emplois de fonctionnaires que l’économie de marché avait impitoyablement détruits, et ouvrit des débouchés massifs aux bébés requins frais émoulus de leur école de commerce qui n’avaient pas encore de projet professionnel.
C’est à ce moment de l’histoire qu’on entre dans un thriller américain. Arrive un fourbe trader – il n’a même pas fait de grande école, c’est dire ! Ne pouvant présenter ces quartiers de noblesse que sont les diplômes élitistes, il est catalogué « pas particulièrement brillant » et de là lui vient une haine viscérale du beau système d’harmonie sociale égalitaire de notre banque. Il décide donc, par pure malveillance envers le modèle économique national, de saboter les fondements de son entreprise au nez et à la barb(ichette) de ses administrateurs indépendants. Très occupés à fumer leur cigare rituel après leur déjeuner chez Taillevent, les intéressés ne s’aperçoivent pas que la fourbe vipère qu’ils ont nourrie en leur sein s’est creusé une confortable tanière dans les paperasses accumulées depuis l’ère des cartes perforées et de cette grande invention nationale qu’est le Minitel. Le trader commence donc, sous couvert de faire gagner de l’argent aux 200 familles, à prendre des positions de plus en plus risquées sur des produits dérivés de plus en plus sophistiqués, que seul son génie machiavélique arrive à comprendre – ce n’est pas pour rien qu’ils s’appellent plain vanilla. Son but ? Faire sauter la banque. Filer avec le grisbi.
Le 9 janvier, notre affreux capitaliste appelle un ami Yankee, qui s’était glissé dans le Conseil d’administration à la faveur de l’internationalisation forcée de notre champion national. Ils sont évidemment de mèche pour s’enrichir sur le dos des malheureux Gaulois, et l’administrateur, ni une ni deux, vend pour 90 millions d’euros de titres qu’il possède dans la banque. Quel est l’intéressement du trader, nul ne le sait. Mais le dimanche suivant, à la faveur d’un hasard, notre capitaine d’industrie si respecté pour son rapport met au jour les fraudes commises par ce trader vendu aux capitaliste, qui ont contourné toutes les barrières bureaucratiques. Le complot des Yankees est dévoilé. 50 milliards sont dans la nature, hors de toute couverture. Notre avisé banquier revend aussitôt, à la faveur de la crise financière qui vient de s’abattre sur le pays, et parvient à limiter les dégâts à cinq malheureux milliards.
Que se passera-t-il à présent ? Les Américains avoueront-ils leur tentative de déstabilisation ? Le cave se rebiffera-t-il ? Les barbichettes tiendront-elles en place ? Qui sera le premier qui rira ?
http://rue89.com/2008/01/28/allo-la-societe-generale-je-passe-vider-mon-compte
Voilà un petit lien fort sympathique
Malheureusement un peu trop réaliste…