La fusion-acquisition 7 février 2008
Voilà une industrie qui n’est qu’une usine à gaz.
Pour les entreprises concernées, tout d’abord. Une fusion-acquisition sur deux est un échec, le plus souvent prévisible dès l’énoncé théâtral des synergies censées être mises en œuvre, qui se double en général de l’affirmation antithétique de zéro suppression d’emploi – si on peut, comme l’indique la synergie, utiliser proportionnellement moins de ressources en augmentant sa taille, où vont les ressources humaines excédentaires ? dans les limbes récemment abolies par Benoît XVI… ? Et pourtant, dans un formidable mouvement de fuite en avant global, périodiquement, les leaders d’une industrie ou d’une autre se jettent comme des moutons qu’ils sont dans ces vastes et coûteuses opérations.
Ça ne sert à rien, ça se défera peut-être dans cinq ans comme Daimler-Chrysler, en attendant on a de quoi nourrir une armée de consultants, de banquiers, de journalistes. Convulsion inutile et récurrente de managers qui rêvent de bâtir des empires désormais anachroniques.
Pour les actionnaires ensuite. La fusion sera relutive, les synergies opéreront dès la première année, que ne leur serine-t-on pas. Et au bout du compte, Investir finit par juger l’évolution du cours décevante.
Et pour les stagiaires enfin. Que serait le jeune carriériste aux dents longues sans le rituel stage en M&A à Londres ?
En voilà un travail utile pour la communauté. Pourquoi Arlette Laguiller se plaint-elle du remplacement de l’homme par la machine. C’est tout le contraire qui se produit ici, c’est un fichier Excel qui est remplacé par un stagiaire. Ce qu’on prend pour la pointe du capitalisme consiste, en dernière analyse, à un simple retour à la forme la plus rudimentaire du capitalisme. L’extraction de la plus-value par le capitaliste, au lieu de se cacher perfidement dans l’exploitation du progrès technique et de la productivité comme Marx le soulignait, reprend la forme brutale en vigueur dans les mines de charbon au XIXe siècle. Allonger la journée de travail pour en retirer la plus-value la plus élevée, jusqu’à la limite physique de la capacité du travailleur.
C’est ainsi que notre nouveau prolétaire se retrouve, de 8 heures à 2 heures du matin, à faire des tableaux de chiffres et des présentations Powerpoint. Que vaut ce travail ? Idée communément répandue : c’est du travail très qualifié et difficile – d’où le recrutement quasi exclusif d’étudiants de grandes écoles – ce qui justifie une rémunération bien supérieure à la norme pour un stagiaire, de l’ordre de 3 000€ par mois en moyenne. Supposons, la fatigue aidant, un temps de travail productif journalier de 15 heures, et supposons que le dimanche soit chômé. On a 15h * 26 jours de travail = 390 heures par mois. En divisant nos 3 000€ par ce temps de travail, on est… en dessous du SMIC horaire.
C’est donc une excroissance monstrueuse du capitalisme que la fusion-acquisition : créant des conglomérats difformes qui détruisent de la valeur pour l’actionnaire – à cause du conglomerate discount qu’applique le marché aux groupes disparates ; qui entretiennent et nourrissent toutes sortes de parasites – banques d’affaires, cabinets de conseil… ; et qui finalement se soldent par l’effondrement de la bête, le licenciement des salariés, l’exploitation brutale et primaire des stagiaires et de tout autre junior de toute autre organisation impliquée dans l’opération.Et que produit cet hydre effrayant ? Rien de plus que ce que produisaient avant, séparément, les entités qui le composent. Au lieu de chercher les raisons des échecs récurrents de ces monstres dans des questions de culture d’entreprise, admettons enfin que toute leur construction est intrinsèquement vaine et nuisible.
Sur ce, je retourne à mon pitch.
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